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Peut-on être de gauche et défendre la Nation ?

 Le Comptoir du 12 juin 2015http://comptoir.org/2015/06/12/peut-on-etre-de-gauche-et-defendre-la-nation/

« À celui qui n’a rien, la patrie est son seul bien », aurait dit Jean Jaurès[i]. Cette phrase était reproduite sur les affiches du Front national en 2009, et semble servir de ligne à un Philippot. On peut crier au braquage intellectuel et au vol de citations, cette usurpation n’a été possible que parce que la gauche a abandonné, dans sa rhétorique du moins, certaines valeurs qui faisaient sa force. Elle a non seulement abandonné, mais elle couvre parfois d’anathèmes stupides ceux dans ses rangs qui s’en réclament encore, suivant alors un sophisme maraboudeficelliste.

La Nation, pierre angulaire de la Révolution

Jean_Jaurès,_1904,_by_Nadar

Jean Jaurès

La Nation fut en 1789 la pierre angulaire de la Révolution française, et c’est ce référent moral qui légitimait l’existence de la démocratie. Car la Nation, on a trop souvent tendance à l’oublier, c’est le peuple invoqué en tant que principe. La Constituante, en faisant passer la légitimité du pouvoir des mains du souverain de droit divin au corps social même, pose ainsi les bases de la démocratie à la française : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément », est-il écrit dans l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Le débat autour du terme « nation » consiste alors à se demander si cette notion n’est pas trop abstraite, et si celle de peuple ne lui serait pas préférable. Un autre mot que la gauche a de plus en plus en mal à prononcer (puisque défendre le peuple, c’est un truc de populistes…) Aujourd’hui, on considère souvent que la Nation est essentiellement un principe de droite, voire d’extrême droite.

Ainsi, le philosophe et ancien ministre de l’Éducation nationale Luc Ferry écrivait en 2012 dans Libération que « les deux foyers de sens qui ont depuis 1789 animé toute la vie politique sont la nation, à droite, et la révolution, à gauche ». On retrouve ce lieu commun dans tous un tas de cercles militants de gauche, citons par exemple le groupuscule antifasciste Morbacks Véner, qui écrivait que le bleu/blanc/rouge était à bannir, car ces couleurs existaient déjà sous l’Ancien Régime…[ii] Ce genre de reconstruction de l’Histoire montre la nécessité de poursuivre la généalogie des valeurs entamée par Raphaël Bloch. Il rappelait que la « valeur travail », avant de devenir un des piliers de l’ordre moral, avait fait son entrée dans la vie politique moderne sous une tutelle marxiste, qui l’utilisait alors contre les classes oisives. Lire la suite